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Thérèse Page et l'occupation de Providence

publié le 28 Avril 2026

Femmage à Thérèse Page

écrit par
L'équipe de Culture Egalité

Thérèse Page est une des jeunes agricultrices à l'initiative de l'occupation des terres de Providence, au Morne-Rouge.

Née le 19 avril 1956 de parents agriculteur et agricultrice, elle est l’aînée d'une fratrie de 9 frères et sœurs.

À l’école primaire, c’est une élève brillante, surtout en calcul.

Des l'âge de 12 ans, elle va récolter et vendre des légumes afin d'assurer une vie meilleure à ses frères et sœurs. Elle confectionne également des gâteaux sur un feu de bois !

Très impliquée en même temps par la lutte collective, elle milite dans les 3 syndicats agricoles de la Martinique - le CDJA, l’OPAM et la FDSEA.

Quand elle se lance dans l'occupation des terres de Providence, elle est la mère de 4 enfants, dont 2 jumeaux encore au biberon. Elle les confie à sa sœur, elle-même déjà chargée de famille, et part au combat !

Cette femme courageuse, militante dynamique et travailleuse acharnée est malheureusement fauchée, le 13 mai 2004, par un cancer du sein.

Elle laisse à ses enfants, à ses camarades de combat, aux femmes de la Martinique et à toute la population martiniquaises l’exemple de son parcours très riche et très inspirant !

TEMOIGNAGE d’Huguette Emmanuel Bellemare, membre de Culture Egalité

" Je l’ai rencontrée personnellement. J’ai participé à ses côtés à un coup de main à Providence, en famille avec mon mari et mes deux enfants alors en bas âge et quelques copines. Nous étions très admiratives de Thérèse qui nous paraissait posséder de vraies compétences en

agriculture : quoi planter, où, quand et comment ?

Cela nous paraissait extraordinaire à nous, jeunes femmes urbanisées, coupées de nos racines campagnardes, coupées de notre terre martiniquaise.

Elle était aussi très consciente de l’ampleur du défi qu’elle relevait, femme, contre le système tout entier : contre la grande propriété privée et son soutien, la haute administration coloniale, contre le système patriarcal aussi, peu enclin à accepter tant d’initiative chez une femme jeune et d’origine modeste.

Nous savions également qu’elle commercialisait elle-même aussi sa production afin de rentabiliser l’occupation, de l’équiper et ainsi de la pérenniser : elle prenait la route à la nuit noire pour être sur les marchés de Fort-de-France aux 1e heures, bien avant le lever du jour ! C’est d’ailleurs sur la route du retour qu’elle a eu un jour ce grave accident, peut-être à l’origine de la dégradation de son état de santé…

Thérèse avait sûrement ses faiblesses, comme tout être humain, mais quand nous l’entourions à Providence, elle nous semblait d’une force immense et nous étions tout à fait convaincues de voir en elle un des modèles de la femme de demain. De celles qui, avec d’autres femmes de même audace, de même courage, dans le domaine de l’agriculture ou d’autres, construisent un pays, notre pays. "

PROVIDENCE

Au début des années 1980, dans plusieurs communes de la Martinique, un mouvement d’occupation des terres est initié par de jeunes agriculteurs-trices dont certain.es ont reçu une formation et souhaitent utiliser celle-ci pour promouvoir une agriculture maraîchère et vivrière qui produise pour les marchés de proximité, qui s’oppose aux monocultures d’exportation, à la dilapidation des terres pour la spéculation, et qui donne du travail aux jeunes tout en nourrissant la population martiniquaise, lui assurant ainsi l’autonomie alimentaire.

C’est possible parce qu’il y a de nombreuses terres maintenues en friches dans le pays et qu’il existe une loi (loi du 2 août 1961) par laquelle le préfet peut autoriser « la mise en valeur agricole des terres incultes, laissées à l’abandon et des terres insuffisamment exploitées de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane ».

L’habitation Providence, du Morne Rouge, en particulier, répond à ces critères. Elle

comporte environ 100 Ha, tous mécanisables et laissés en friches depuis plusieurs années par le propriétaire, Luc PINGRAY.

En juin 1983, deux jeunes du Morne-Rouge, suivis d’une douzaine d’autres, hommes et femmes, décident d’occuper ces terres pour les mettre en culture et de demander au Préfet l’application de la loi sur les friches.

S’ensuit une longue bataille des occupant.es au cours de laquelle leurs cultures sont saccagées, leur matériel détruit et leur bétail volé par les hommes de main du propriétaire. L’un d’eux est gravement blessé par Pingray lui-même. Le préfet les accuse de troubler l’ordre public, les menace d’expulsion et refuse d’appliquer la loi tant qu’ils n’auront pas... désoccupé !

Enfin, Pingray meurt, et son fils accepte de négocier : une dizaine des ex-occupant.es forment un GIE (Groupement d’Intérêt Economique) qui peut bénéficier d’un bail à ferme à tacite reconduction sur 27ha de PROVIDENCE.

Une vingtaine d’années de lutte ont été nécessaires, pendant lesquelles elles et eux ont reçu l’aide d’un comité de soutien qui a réuni les mouvements anticolonialistes (syndicats, partis, personnalités...) et a organisé des interventions auprès des pouvoirs publics, pétitions, koudmen, manifestations diverses (galas)...

Au bout de plus de 40 ans de luttes et de travail acharnés, les occupants du Morne Rouge ont construit une véritable exploitation agricole toujours mise en valeur de façon collective (au moins en partie) et dont les produits (le dachine) sont aussi

reconnaissables que renommés.

Source principale : Christine Chivallon. Espace, mémoire et identité à la Martinique : la belle histoire de Providence.

Photo de Groupe Morne Rouge

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